Au Tchad, les réseaux sociaux sont devenus le reflet d’un malaise dans la société

Article : Au Tchad, les réseaux sociaux sont devenus le reflet d’un malaise dans la société
27 février 2019

Au Tchad, les réseaux sociaux sont devenus le reflet d’un malaise dans la société

Ces derniers temps, au Tchad, il circule sur les réseaux sociaux plein de contenus plus violents les uns que les autres. Vidéos, photos et textes reflétant une société où la violence est devenue une compagne de tous les jours.

Il y a 3 ans, une vidéo de viol avait été postée sur les réseaux sociaux. La vidéo en question avait tellement choqué et indigné les internautes tchadiens que le président de la république, qui à l’époque n’avait que faire des réseaux sociaux, fut obligé d’y débarquer pour rassurer les internautes et essayer de calmer le flot de haine qui se propageait. Malheureusement cette vidéo ne fut pas la dernière à choquer.

L’habitude : poster des contenus violents sur les réseaux sociaux

Entretemps, sur les réseaux sociaux, on a pu voir une vidéo montrant des élèves et étudiants battus et humiliés par des policiers suite à une manifestation ; une vidéo montrant un présumé voleur attaché à un mur, les mains derrière le dos, se faire torturer dans la maison d’un particulier ; et plus récemment, une vidéo montrant un pauvre domestique accusé de vol, enfermé dans une cour et passé à tabac par près d’une dizaine de personnes ; une vidéo montrant une femme agenouillée au milieu d’une cour et fouettée à tour de rôles par des hommes ; et une vidéo encore plus violente montrant une femme se tortillant au sol sous l’effet des coups de fouets de personnes en tenues militaires. Sans parler de cette pléthore de textes, photos et images des internautes tchadiens appelant à la haine du prochain.

illustration femme
Illustration Femme Battue. Image libre d’utilisation.

Comment en sommes-nous arrivés là ?

Ce qu’il faut comprendre, c’est que les réseaux sociaux sont devenus au Tchad le moyen le plus efficace pour dénoncer, pour ne pas dire le seul. On entend quotidiennement parler de victimes de bavures des forces de l’ordre, de domestiques abusés, de femmes battues et violées. Que ce soit en ville, avec nos airs de civilisés, ou dans les villages reculés, les victimes ne portent pas plainte la plupart du temps et préfèrent se murer dans un long silence. Alors, quand l’un des bourreaux, dans un moment de sadisme extrême, décide d’immortaliser son méfait via une vidéo ou une photo et l’envoie à ses amis via une application de messagerie comme WhatsApp pour s’en vanter, il est sûr et certain que ce contenu apparaîtra tôt ou tard sur les réseaux sociaux. Et il n’est pas étonnant qu’après les habituelles indignations des uns et des autres, on voit apparaître et se propager des messages pointant du doigt certaines personnes et communautés, des fausses informations et autres interprétations plus ou moins erronées. Autant de reflets d’un malaise et d’un sentiment de violence et d’injustice partagé dans la société tchadienne.

À qui la faute ?

Attribuer les responsabilités de ce qui se passe sur les réseaux sociaux au Tchad est très difficile. On pourrait se contenter de pointer du doigt l’internaute tchadien, ne s’illustrant pas par son usage responsable des réseaux, qui, même en l’absence d’informations fiables, devient propagateur et consommateur de contenus violents et laisse ses émotions prendre le dessus sur sa raison.

Ou bien on pourrait pointer du doigt les autorités tchadiennes, ne s’illustrant pas par l’importance qu’elles accordent aux réseaux sociaux, dernières à être au courant et à agir quand quelque chose s’y passe. Car il faut avouer que ces vidéos, images et textes sont le reflet d’un Tchad où les pauvres ne croient plus en la justice, un Tchad où il faut d’abord attirer l’attention des médias étrangers sur une injustice quelconque avant que nos autorités agissent.

La censure d’Internet, une solution ?

Pour rappel, le Tchad est sous le coup d’une censure d’Internet depuis près de 11 mois. Censure expliquée officieusement par certains comme la seule solution pour calmer le « n’importe quoi » des internautes tchadiens : appels à la haine, fausses informations, rumeurs, critiques envers le gouvernement, etc.

Mais en réalité, la censure d’Internet est plus ou moins efficace. Selon un récent rapport sur l’état du digital au Tchad, la fréquentation de certains réseaux sociaux au Tchad a baissé jusqu’à 54%. Cependant, on arrive toujours à se connecter via des applis VPN ; et les fake news, appels à la haine… n’ont jamais été aussi nombreux sur les réseaux sociaux. On pourrait même dire que finalement, cette censure n’a servi à rien.

La solution, encadrer les réseaux sociaux ?

Par encadrement, je parle de lois ou d’ordonnances contrôlant ce qui se passe sur les réseaux sociaux. L’Égypte a par exemple depuis fin 2018 une loi permettant de surveiller certains comptes et usagers des réseaux sociaux. Au Cameroun, pays voisin, on parle également depuis fin 2018 d’un projet de code de bonne conduite sur les médias sociaux. À ce que je sache, au Tchad, on n’a pas pour l’instant une loi qui encadre clairement l’activité sur les réseaux sociaux. On a bien une loi sur la Cybercriminalité qui date de 2014, mais elle ne parle pas vraiment de réseaux sociaux.

Personnellement, je pense qu’un code de bonne conduite sur les réseaux sociaux comme au Cameroun aurait l’avantage de responsabiliser les internautes. Chacun saura ce qu’il risque s’il appelle à la haine de son prochain ou s’il partage de fausses informations. Cependant, dans un pays comme le Tchad où faire des amalgames est chose courante, ce genre d’encadrement pourrait très vite être détourné et utilisé pour museler les utilisateurs des réseaux sociaux.

En attendant que le ciel s’éclaircisse, j’ai lu ceci il y a quelques jours sur un média en ligne tchadien :

Le ministère de la Sécurité a procédé à l’arrestation de plusieurs personnes « fauteurs de troubles », identifiées comme les auteurs de publications subversives sur les réseaux sociaux.

Cela, pour lutter contre la haine sur les réseaux sociaux. Comme quoi, on a encore du pain sur la planche.

Annadjib.

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